Témoignage d’un lanceur d’alerte dans les abattoirs

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Des vidéos dénonçant les coulisses des abattoirs sont régulièrement diffusées sur Internet. Mais comment ces images, normalement bien gardées, parviennent à quitter les murs des établissements pour se retrouver à la disposition du grand public ? Qui alerte les associations sur les dessous d’une industrie aux nombreux secrets ? Derrière les révélations se cachent des lanceurs d’alerte, qui payent souvent très fort le prix de leur engagement.

 

Le journal d’informations 20 Minutes a interrogé l’un d’entre eux. Mauricio Garcia Pereira, ancien ouvrier à l’abattoir de Limoges pendant sept ans, a pris la parole pour dénoncer l’abattage des vaches pleines – en d’autres termes, les vaches qui attendent un veau au moment de leur mort.

 

 

Mauricio explique avoir commencé à travailler à l’abattoir de Limoges en 2010, afin de sortir d’une situation personnelle et financière difficile.

 

J’étais divorcé, père de deux jeunes garçons. Je n’avais pas de travail fixe. Je dormais chez des amis ou dans ma voiture. Je n’avais pas toujours de quoi payer la pension alimentaire de mes enfants donc, parfois, il m’arrivait de demander de l’argent à mes parents, en Espagne.

 

Séduit par la promesse d’un CDI, Mauricio s’engage auprès de l’abattoir, après un entretien où, il s’en rappelle, la responsable lui a demandé s’il avait peur du sang et de l’odeur de la mort. Mauricio, qui a grandi dans une ferme en Espagne, ne recule pas. Mais dès les premiers mois, l’homme fait face à des situations qui le dégoûtent.

 

À côté de moi, un collègue travaillait à la triperie. Il ouvrait le ventre des vaches et les vidait, mais un jour, j’ai vu cette grosse poche rose tomber du ventre de la vache. Un veau en est sorti. […] J’ai demandé à mes collègues si cela arrivait fréquemment. On m’a répondu « oui, c’est comme ça. » Pour eux, c’était banal. Je leur ai dit « Et ça ne vous dégoûte pas les gars ? » et ils m’ont rétorqué « Si, mais bon, on a des problèmes plus importants ».

 

Source : Populaire du Centre

 

Encore en intérim et désireux de garder son travail, Mauricio se tait. Jusqu’à ce qu’en 2013, il soit lui-même assigné à la triperie. Le premier jour, il tombe sur un veau d’un mètre, d’environ 25 kilos, et appelle son chef, qui lui a simplement hurlé « T’es un pédé ou t’es un homme ? ». Le petit veau a fini à la poubelle. Mais l’opération se répète plusieurs fois par jour : 15 à 20 fois, selon Mauricio.

 

La situation devient pesante et insupportable :

 

Plus les mois passaient, plus je devenais fou. On ne peut pas sortir indemne quand on fait ce boulot pendant des années. On passe la journée dans la merde, le sang, les cris, la puanteur. Sans compter le mépris et les insultes. À force de vivre ça, de voir ces fœtus morts tous les jours, on devient fou.

 

Et un jour, Mauricio craque. Il prend en cachette des photos de veaux morts, puis les montre à son fils, qui s’insurge à son tour. L’homme se souvient que l’adolescent de 15 ans à l’époque lui a alors demandé « non mais c’est quoi, ça ? C’est horrible. Vous faites ça à l’abattoir ? Il faut que tu fasses quelque chose, papa ! ».

 

Source : L214

 

Dans un premier temps, Mauricio ne sait pas à qui s’adresser, puis tombe par hasard sur un reportage consacré à l’association L214. Après quelques hésitations, il envoie, de façon anonyme, les photos à l’organisation, qui le rappelle deux minutes plus tard. Plusieurs membres de L124 se rendent alors chez lui et lui confient une petite caméra, que Mauricio va utiliser durant l’été 2016. La vidéo sortira en novembre de la même année.

 

L214 souhaitait préserver l’anonymat de Mauricio, mais ce dernier a volontairement levé le voile sur son identité. Il explique :

 

Il était hors de question que je me cache. Je voulais qu’à l’abattoir ils sachent que c’était moi. Pendant trois mois, c’était l’euphorie. Je suis passé de l’anonymat total à des passages quotidiens à la radio et à la télé. J’ai même été approché par La France Insoumise en vue des élections européennes.

 

Il poursuit :

 

Le jour où l’affaire a éclaté, il était hors de question que je remette les pieds à l’abattoir. Je souhaitais négocier mon départ avec la direction mais eux voulaient que je retourne travailler. Alors je me suis mis en arrêt maladie. Puis j’ai enchaîné les arrêts maladie. J’ai vu le médecin du travail puis la psychologue, qui m’a dit que je n’étais pas prêt psychologiquement à y retourner. J’ai été déclaré « non apte » puis licencié.

 

Malheureusement, Mauricio a payé au prix fort son engagement. Au chômage depuis, il ne parvient pas à retrouver un travail. Il explique que bon nombre de personnes le « détestent » à Limoges : la mairie, les grossistes, les éleveurs, l’abattoir. Certains de ses collègues se sont même retournés contre lui.

 

Source : L214

 

Mais Mauricio ne regrette pas. Il confie :

 

Trois ans après cette histoire, je me sens un peu mieux. Je dors plus. Mes cauchemars se font plus rares. Mais j’irai vraiment mieux le jour où plus aucune vache gestante n’entrera dans un abattoir, ni en France, ni dans la Communauté européenne. Je veux la mise en place d’une directive européenne. […] Tous les jours, des vaches accouchaient dans l’abattoir où je travaillais. Tant qu’il n’y aura pas d’interdiction totale, je ne lâcherai pas.

 

Avant de conclure :

 

Depuis que j’ai quitté l’abattoir, je ne mange plus de viande rouge. J’ai pris conscience qu’il fallait qu’on diminue au maximum notre consommation de viande. J’aimerais ouvrir un restaurant végétarien à Limoges. Je l’appellerais « La Transition ». Ce serait plus qu’un restaurant : un lieu de vie, ouvert du matin au soir. Il y aurait un coin médiathèque et bibliothèque avec des ouvrages et des films sur la cause animale et l’écologie. J’ai tout le projet dans ma tête.

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