« Nous nous déshumanisons en ne faisant pas les efforts nécessaires pour que la condition animale s’améliore ». Entretien exclusif avec Corine Pelluchon

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Du 30 septembre au 1er octobre se tiendra « L’animal en marche », un cycle de conférences dédié aux animaux de compagnie avec pour objectif de mieux les comprendre, les aimer et de leur offrir une meilleure place dans la société.

 

L'originalité du colloque sera de faire intervenir non seulement des professionnels du monde animal, mais aussi des chercheurs et intellectuels. Corine Pelluchon est philosophe, spécialisée dans l'éthique et la philosophie politique.

 

Elle a notamment beaucoup écrit sur l'éthique et la politique de l'animalité. Selon elle, nos rapports aux animaux révèlent ce que nous sommes, et sont intimement liés aux enjeux de justice sociale au sein des sociétés humaines. Entretien exclusif pour The Holidog Times.

 

 

The Holidog Times. Vous écrivez dans votre livre Manifeste Animaliste. Politiser la cause animale ( Alma, 2017) que « nos rapports aux animaux sont un miroir dans lequel nous voyons ce que nous sommes devenus au fil des siècles. » Ce reflet renvoie-t-il, selon vous, l'image d'un être humain qui a bien vieilli ou qui vieillit fort mal ? Car d'un côté nous n'avons, en tant qu'êtres humains, jamais été aussi conscients des périls que nous faisons courir à la Terre et à ses habitants (humains et non-humains) et dans le même temps, nous sommes en train de vivre la sixième extinction massive d'espèces à cause de l'homme. Que sommes-nous devenus, au fil des siècles ?

 

Corine Pelluchon. Dans ce bref ouvrage, je dis que, si la cause animale est importante en elle-même, parce que les animaux comptent et que leur vie a une valeur indépendamment de nous, cette question a néanmoins une dimension stratégique : les violences qu’ils subissent en disent long sur la souveraineté absolue que nous nous octroyons sur eux ; elles témoignent de ce que nous sommes prêts à faire à d’autres êtres sensibles au nom du profit. Ainsi, nos rapports aux animaux révèlent ce que nous sommes, la manière dont nous nous pensons et dont nous agissons.

 

Ils mettent également au jour nos contradictions : la plupart des personnes admettent que les animaux ne sont pas des machines et qu’ils souffrent et pourtant, dans leur vie quotidienne, elles continuent de cautionner leur exploitation. Enfin, je fais allusion à notre modèle de développement : loin d’être au service des êtres vivants, y compris des humains, il repose sur le profit et s’accompagne de l’exploitation quasi illimitée des animaux et de la Terre qui sont considérés comme de simples ressources. Sans parler des conditions de travail des êtres humains dans les abattoirs ni de l’impact de la demande en produits animaliers sur les habitants des pays pauvres dont les terres sont accaparées par de grands groupes produisant du soja pour le bétail américain ou européen.

 

 

Aujourd’hui, on ne peut plus séparer les questions écologiques des enjeux de justice sociale ni de la prise en compte de la souffrance animale, que l’on pense aux animaux sauvages dont l’habitat est détruit ou aux animaux d’élevage maintenus du début à la fin de leur courte vie dans des conditions incompatibles avec le respect de leurs besoins de base et avec leur dignité.

 

En ne faisant pas les efforts nécessaires pour que la condition animale s’améliore, voire pour mettre fin à l’exploitation des animaux, nous nous déshumanisons. Car, pour accepter de vivre avec cette souffrance, il faut enfouir ses émotions, la douleur, la honte que l’on peut ressentir, se cliver, s’insensibiliser. Je crois néanmoins qu’on aurait tort de dire que la situation qui est la nôtre, à un moment où nous sommes plus de 7, 5 milliards d’êtres humains, était voulue dès le début. Certes, l’élevage n’a pas été fait pour les animaux, mais pour les humains.

 

Cependant, au Néolithique, on n’avait pas programmé les fermes-usines ! L’essentiel désormais est de tout faire pour changer de modèle de développement et opérer la transition environnementale qui sera une bonne nouvelle pour les humains, pour la planète et pour les animaux. Cela passe par des innovations économiques, des changements structurels et par le fait que chacun-e réduise drastiquement sa consommation de produits animaliers. De toute façon, nous n’avons plus le choix.

 

L'exploitation à grande échelle des animaux a suivi l'ère industrielle et a pris des proportions jamais connues dans l'histoire de l'humanité, et a profondément modifié notre rapport à l'animal. Exploitation des hommes, exploitation des animaux, et finalement perte de sens, solitude existentielle abyssale… La prise de conscience actuelle suffira-t-elle à recréer le lien perdu ?

 

CP. Les anthropocentristes, ceux qui pensent que la nature et les autres vivants n’ont de valeur que marchande, ce sont bien les êtres humains après la première Révolution industrielle. La figure de l’humain comme d’un despote qui peut asservir une nature vue, à l’époque, comme une géante, afin d’en tirer des bénéfices et de vivre confortablement, remonte à cette époque. Le libéralisme politique et économique qui va s’installer repose sur une définition atomiste du sujet, sur l’individu, et sur l’idéal de la satisfaction ou du bien-être. À l’époque, cependant, les êtres humains ne prennent pas l’avion, ils ne sont pas 7,5 milliards. Ce qui compte pour eux, c’est le bonheur individuel, le bien-être, et les institutions, notamment la démocratie représentative, qui se met en place au 19ème siècle, a apporté beaucoup aux personnes.

 

Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain, car nous avons profité de tous ces acquis en termes de liberté individuelle et politique, de progrès technique et scientifique, etc. Cependant, le contexte actuel nous oblige à corriger bien des idées que nous tenions pour vraies, voire évidentes, comme, par exemple, celle qui consiste à penser que l’individu a le droit d’user de tout ce qui est bon pour sa conservation, pourvu qu’il ne crée aucun dommage à autrui et donc que la seule limite à sa liberté est l’autre être humain vivant actuellement.

 

Les droits de l’humanité ne reposent plus sur l’agent moral individuel, mais sur un sujet relationnel. De plus, le souci pour les conditions de vie des générations futures et le droit de vivre des autres espèces peuvent limiter le droit de chacun-e de faire ce que bon lui semble. De mon côté, dans Les Nourritures. Philosophie du corps politique (2015), mais aussi dans Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature ( Le Cerf, 2011), j’ai essayé de faire un travail permettant de compléter le libéralisme politique à la fois dans ses institutions et à sa base, en modifiant la conception du sujet sur lequel il a été fondé, afin de l’adapter aux responsabilités qui sont les nôtres à l’égard des animaux et de la nature.

 

D'où vient selon vous l'évolution éthique à laquelle nous assistons ? Peut-on dire qu'elle a commencé avec le siècle des Lumières et donc, qu'après un long cheminement qui est encore en cours, ce niveau de conscience touche non seulement les hommes mais désormais, tous les êtres vivants ? L’humanité aurait-elle vécu le même cheminement envers les animaux si elle n'avait pas été frappée par les réactions climatiques et la perte de biodiversité que son activité a engendrées ?

 

CP. Une évolution est en cours et elle est profonde. Elle est liée au contexte écologique, démographique et social, ainsi qu’à la prise de conscience, chez de plus en plus de personnes, que ce que nous faisons aux animaux est inacceptable, que les conditions de vie et de mort que nous leur imposons soulèvent non seulement des problèmes de morale, mais aussi des problèmes de justice. Cette prise de conscience est globale, et c’est aussi ce qui donne de la force à l’animalisme. Car il ne s’agit plus d’un mouvement se bornant à dénoncer la maltraitance animale.

 

Une fois que l’on voit ce qui est en jeu dans cette maltraitance, la cause animale devient l’un des outils de la contestation d’un modèle de développement générateur de contre-productivités sur le plan environnemental et social, et incompatible avec le respect des animaux. Bien plus, elle devient l’un des éléments majeurs de la transition vers un autre modèle de développement, ce qui peut nous motiver à faire les changements requis sur le plan individuel et collectif, au niveau des styles de vie, des représentations, de l’économie et de la politique. Je pense que ce mouvement, qui, en ce moment, n’est pas encore arrivé à la pleine maturité, et qui va se heurter bien évidemment à toutes sortes de difficultés, est irréversible.

 

Un jour viendra, la plupart des êtres humains reconnaîtront qu’il n’est pas légitime d’enfermer un tigre dans une cage pour qu’il serve d’attraction pour les touristes, que tous les delphinariums doivent fermer et que les cochons et les canards n’ont pas à finir dans notre assiette. Je serai sûrement morte quand cela arrivera, mais cela arrivera. De mon vivant, j’aimerais voir la fin de la captivité des animaux sauvages, des cirques avec animaux, des delphinariums, de la plupart des zoos, la fin de la corrida, de la chasse à courre, l’interdiction de la fourrure, du foie gras, la diffusion d’une alimentation végétalienne faisant de plus en plus d’adeptes partout dans le monde, la diffusion des méthodes qui sont des alternatives à l’expérimentation animale et qui existent déjà, mais qui ne sont pas assez connues, le durcissement des peines à l’encontre des personnes ayant maltraité un animal, la fin des fermes-usines et une amélioration substantielle de la vie des animaux d’élevage – en attendant la fin de l’élevage.

 

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Toutes ces mesures pourraient être mises en place à court terme ou à moyen terme. Même pour l’élevage, nous pourrions nous mettre sur la bonne trajectoire si chacun-e apprenait à manger en consommant moins de produits animaliers, si l’on subventionnait les élevages extensifs et non les productions intensives et si l’on encourageait la reconversion des personnes travaillant dans des secteurs impliquant l’exploitation animale. Il faut dès à présent prendre cette direction. Regardez ce qui se passe avec le Grenelle de l’Alimentation. Ce serait l’occasion idéale pour mettre à plat un certain nombre de choses, mais je crains que le discours productiviste ne l’emporte.

 

Nous pourrions en ce moment déclencher un processus vertueux, mais nous pouvons aussi adopter des mesures qui vont aggraver la situation. C’est cela le paradoxe aujourd’hui. Or il faut prendre dès maintenant le bon embranchement, comme sur l’autoroute. Si on ne le fait pas, les quelques progrès auxquels on assiste aujourd’hui seront remis en question. Ou bien la seule solution sera l’affrontement entre les animalistes et celles et ceux qui ne veulent rien changer.

 

Dans une volonté de « politiser » la question animale, on compare souvent ce combat à celui de tous les opprimés du monde humain : les femmes, les communautés noires, LGBT, etc. Toutes ces luttes ont les mêmes ressorts : s'opposer à une domination et une exploitation injuste et réclamer l'égalité avec la classe sociale dominante ou le groupe dominant. A ceci près qu'ici les animaux ne se battent pas eux-mêmes pour leurs droits. Ce sont, là encore, les hommes qui interviennent dans leur existence.

 

En somme, même dans l'acte de protection, l'homme reste dominant par rapport à l'animal. Il est celui qui « décide », soit de le martyriser, soit de lui donner des droits. Où se situe la liberté de l'animal là-dedans ? Peut-elle seulement exister ?

 

CP. Il ne faut pas employer à la légère le mot de domination. Les êtres humains ont souvent du mal à vivre avec les animaux sans les utiliser comme de simples ressources ou les mettre en cage pour les exploiter, c’est-à-dire pour en tirer le maximum de bénéfices, quel que soit le prix payé par ces êtres sensibles. Nous avons aussi du mal à coexister avec les autres humains sans entrer dans des relations de domination, où nous écrasons l’autre pour l’utiliser comme un moyen et même pour que sa soumission mette en lumière notre puissance. La domination est un rapport aux autres qui témoigne de la peur qu’il nous inspire et qui provient d’un grand sentiment d’insécurité intérieure. La domination, qui s’accompagne de la volonté de maîtrise, de l’obsession du contrôle et du sentiment de toute-puissance, est l’envers d’une certaine impuissance.

 

Bien évidemment, la tentation est grande, quand on est dans la domination, de l’exercer à l’encontre des plus vulnérables, de celles et ceux qui ne peuvent se défendre seuls ou dont la vie nous est confiée – les enfants, les personnes en situation de dépendance, les minorités, les femmes, les animaux. Cette domination a un rapport avec la manière dont nous nous pensons, dont nous assumons ou pas notre vulnérabilité, notre corporéité. On voit donc que, si l’on veut promouvoir un autre rapport à l’autre, à tout autrui, qui ne passe pas par la domination, c’est tout un rapport à soi, tout un travail sur la vulnérabilité, le corps, la finitude et l’altérité, qui est exigé.

 

Dans ce travail, on rencontrera de manière essentielle le féminisme, qui n’est pas seulement un mouvement militant, mais qui a été associé à la déconstruction de schémas erronés et dualistes. On pourra remarquer la convergence de ces luttes dont vous parlez, mais je crois que ce qui se joue dans la domination en général et dans le rapport aux animaux en particulier est plus profond que le combat ou la lutte contre les discriminations ou contre tout schéma hégémonique. Tout le monde est concerné, chaque genre, chaque groupe, chaque classe.

 

 

Enfin, quand on dit que, lorsque l’on politise la question animale, ce sont les êtres humains qui parlent pour les animaux, il faut prendre, en effet, la mesure de l’asymétrie existant entre eux et nous. La politique est aussi une zoopolitique, parce que la justice exigerait que les intérêts des animaux fussent eux aussi pris en compte dans nos politiques publiques. Cependant, on ne peut pas demander aux animaux de s’occuper eux-mêmes de faire les lois, de proposer des mesures leur permettant d’être soustraits à la violence et de voir leurs habitats préservés, etc. C’est d’ailleurs la limite de l’analogie entre les combats menés par les minorités et le combat pour plus de justice envers les animaux. Ces derniers ne nous traîneront même pas devant des tribunaux pour ce que nous leur avons fait ni pour ce que nous avons fait à leurs ancêtres.

 

J’ai insisté, dans Le Manifeste, sur l’agentivité des animaux. Elle implique qu’ils sont des sujets politiques et que le contenu des droits que nous leur conférons n’est pas relatif à notre point de vue, mais à ce qu’ils sont en droit d’attendre de nous et que, bien souvent, ils nous communiquent – même si peu d’êtres humains prennent la peine de les écouter. Dans la mesure où l’on est attentif à leurs besoins éthologiques et à leurs désirs ou préférences individuelles, on peut traduire, en termes politiques, ce qui leur revient et indiquer les limites à ne pas dépasser dans nos interactions avec eux ainsi que les obligations concrètes que nous avons à leur égard. Le contenu des droits des animaux est lié à ce qu’ils sont, mais ils ont besoin de nous pour que des droits leur soient conférés.

 

Source : Ink361

 

En tant que philosophe politique, vous proposez dans votre livre Manifeste animaliste des solutions à court terme pour stopper cette exploitation, qui s'inspirent notamment de la méthode qu'avait envisagé Abraham Lincoln pour inciter les propriétaires d'esclaves à les affranchir (cela passait notamment par des compensations financières et une progressivité de l'abolition). Pouvez- vous en exposer les principales ?

 

CP. Le livre que j’ai écrit est plus clair que ce que je peux dire ici, mais je vais essayer de rappeler quelques idées. J’ai une stratégie qui tient en trois mots : transition, reconversion, innovations ( économiques et techniques notamment). Un esprit, inspiré de Lincoln : la générosité, qui implique de ne pas considérer celles et ceux qui ne pensent pas comme soi comme des bourreaux, le désir d’être constructif. J’explique pourquoi Lincoln m’intéresse dans ce contexte ( et ce n’est pas parce qu’il faudrait confondre abolition de l’esclavage et suppression de l’exploitation animale ).

 

Dans le livre, il y a trois parties. Dans la première, j’explique ce qui est en jeu dans la maltraitance animale et pourquoi la cause animale est aussi la cause de l’humanité, pourquoi aussi elle va dans le sens de l’Histoire. Dans la deuxième, je précise ce que veut dire politiser cette cause et comment le faire. Dans la troisième, je fais des propositions en distinguant celles qui pourraient être mises en place dès maintenant et celles qui exigent qu’on travaille sur plusieurs fronts et qu’on se donne un peu de temps. Enfin, l’idée est qu’on ne peut pas se borner à demander la suppression d’une pratique ou d’une activité, par exemple, le foie gras, sans aider les acteurs concernés, en l’occurrence, les éleveurs à se reconvertir. J’insiste beaucoup aussi sur le fait que la cause animale peut être l’occasion d’une reconversion de l’économie et engendrer de la prospérité.

 

Chaque mesure liée à la suppression d’une pratique est accompagnée de l’explication nécessaire ( pourquoi cette mesure, car, pour chaque pratique, il y a une raison spécifique et une méthode, et pourquoi maintenant). Il s’agissait surtout de montrer comment on peut le faire. Ce n’est pas du welfarisme, mais il faut tenir compte de la temporalité de l’action et faire preuve de pragmatisme au sens banal du terme, mais aussi au sens technique que ce terme a en philosophie : le pragmatisme consiste, entre autres choses, à expérimenter et à construire a posteriori le bien, peu à peu, de manière expérimentale, et sans s’accrocher systématiquement à des principes figés).

 

Je suis convaincue que, sur un certain nombre de points, nous pourrions d’ores et déjà arriver à des résultats, et même à un consensus, à condition qu’on comprenne qu’un consensus se construit et qu’il ne suppose pas que tout le monde, au départ, soit d’accord, et à condition qu’on travaille sur plusieurs volets, au lieu de croire qu’une loi suffira à tout changer du jour au lendemain : le volet politique, économique, culturel, les habitudes de consommation, les représentations, l’éducation, etc). Pour ne prendre qu’un exemple, je dirais que la fin de la captivité des animaux sauvages est une mesure phare qui pourrait être adoptée dès maintenant.

 

Beaucoup de gens qui continuent de manger de la viande et de porter du cuir sont d’accord pour reconnaître que les éléphants, les fauves, les cétacés n’ont rien à faire dans des cages ou des piscines et que la captivité les fait énormément souffrir.

 

Une interview que vous avez donnée à Libération s'achève sur ces mots : « Quand on prend conscience de la souffrance infligée aux animaux, on souffre beaucoup. Cette douleur ne s’atténue pas avec le temps, mais il faut la transformer en engagement. Pour cela, il est important d’avoir fait la paix avec soi-même et avec autrui. Sinon on bascule dans la tyrannie du bien. »

 

L'action de certaines associations de défense des animaux, si elle est salutaire pour aider l'opinion à reconnaître les souffrances qu'on inflige aux animaux, peut avoir l'air de dériver, parfois, vers une forme de « tyrannie du bien », au nom précisément de la liberté des animaux ou d'une supposée « supériorité » sentimentale, éthique, qu'ils auraient et que nous n'aurions pas. Qu'en pensez-vous ?

 

CP. Ce que j’ai voulu dire, dans cet entretien dans Libération, c’est que lorsque l’on prend conscience de la souffrance animale, qu’on accepte de voir ce qui se passe réellement, chaque jour, partout dans le monde, on est kidnappé par cette cause. Cette prise de conscience est un cataclysme. On ne peut plus respirer et tout, dans sa vie, change. On va dehors, et on voit de la viande, du poisson, on respire des odeurs qui font penser à cela, etc. Il faut un peu de temps pour comprendre ce que l’on peut faire de cette souffrance et comment la transformer en engagement, au lieu d’être simplement dans la colère. Il faut aussi ne pas avoir à se prouver trop de choses. Sinon cette cause noble devient l’occasion d’affirmer sa pureté en dénonçant l’impureté des autres.

 

 

Bref, il faut prendre sur soi et se demander ce que l’on peut faire, compte tenu de ce que l’on est, de ce que l’on fait, de ses talents, pour servir cette cause. Non seulement éviter de la desservir en devenant tyrannique, mais aussi la servir, et non se servir d’elle. La bonne nouvelle est qu’il y a énormément de personnes qui, sans se montrer, font beaucoup pour les animaux, des bénévoles, des membres d’association. Ce n’est pas parce qu’il y a quelques animalistes qui sont très soucieux de leur image, très bruyants ou très actifs sur les réseaux sociaux, qu’il faut mettre tout le monde dans le même panier si j’ose dire. Je crois au final que chacun-e a sa place dans ce combat.

 

Enfin, quand on est philosophe politique, et donc que l’on réfléchit aux conditions permettant d’instituer le bien commun dans une démocratie pluraliste, composée de personnes n’ayant pas les mêmes opinions ni les mêmes intérêts, on doit prendre en compte tous les acteurs. Si l’on présente des arguments en faveur de la suppression de certaines pratiques, il faut être pointu-e.

 

Le combat pour les droits des animaux est très, trop souvent pollué par des gens armés de leurs seules bonnes intentions, mais rarement d'une pensée rationnelle et surtout ils ont une démarche culpabilisante. Et cela dessert ce combat. Comment est-il possible d'éviter cet écueil ?

 

CP. Il faut donner envie aux autres de nous rejoindre, montrer que la cause animale nous concerne tous, quelles que soient les conséquences que nous en tirons dans nos choix de consommation, et que nous avons tous à y gagner, sur le plan moral, écologique et économique ! N’oublions pas que nous sommes tous nés dans un monde spéciste. Moi, par exemple, je suis née en 1967. La question animale, à l’époque, n’avait pas le vent en poupe et nos parents, nos professeurs nous répétaient que les animaux sont faits pour nous nourrir, pour nous servir, etc. J’ai ouvert les yeux à 35 ans, ce qui veut dire j’ai vécu longtemps en étant spéciste ! Ainsi, il faut prendre la mesure des préjugés spécistes propres à notre société et même à notre civilisation. Ainsi, on est plus indulgent avec les autres, sans pour autant cesser de les convaincre de se mettre sur la bonne trajectoire…

 

De plus, les personnes savent ce qui se passe, mais l’humain est ainsi fait qu’il se détourne des représentations pénibles et refoule ses émotions négatives. C’est pourquoi il ne change pas facilement son comportement. C’est pourquoi une fois que le choc déclenché par les vidéos est passé, il reprend ses habitudes ou même les justifie. Ce sont ces ressorts psychologiques qu’il faut prendre en compte quand on travaille sur ce sujet. C’est en partie le sujet de mon prochain livre. Enfin, même les personnes qui aiment la corrida n’y voient pas ce que, nous animalistes, nous y voyons. Si l’on veut ( je le veux de tout mon cœur, c’est une mesure cruciale ) supprimer la corrida, il faut aussi comprendre ce qu’elle représente pour les aficionados et les amener à développer leur réflexion sur la mort sans que, pour cela, un taureau soit supplicié. Comme en Angleterre, où la chasse à courre est désormais interdite, même si certaines personnes conservent leur équipage et courent derrière des balles, au lieu de poursuivre un pauvre animal.

 

 

Plus nous donnerons envie, plus nous arriverons à convaincre les autres. Il faudra toutefois que nous soyons tenaces. Car les choses n’avancent guère dans les faits. Sans doute la génération suivante aura-t-elle des résultats, mais nous, nous devons mettre le plus de personnes et surtout les acteurs de l’économie, les politiques, sur la bonne voie. Il faut y parvenir dans un délai assez court. C’est cela l’urgence aujourd’hui : mettre le pays sur la bonne trajectoire, prendre le chemin d’une reconversion profonde et progressive de l’économie et continuer à accompagner, sur le plan philosophique, la prise de conscience des individus, une prise de conscience qui les conduira tôt ou tard à reconnaître la valeur intrinsèque des animaux et à en tirer toutes les conséquences à tous les niveaux.

 

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