226 000 euros. Selon Médiacités, c'est le montant de la somme engagée par la région Hauts-de-France pour un radar d'observation des oiseaux à destination des chasseurs.
HHolyDog Desk·7 avr.·9 min de lecture·18k vues
226 000 euros. Selon Médiacités, c'est le montant de la somme engagée par la région Hauts-de-France pour un radar d'observation des oiseaux à destination des chasseurs, inauguré le 12 avril dernier en présence de Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hauts-de-France depuis 2016.Un très gros et beau cadeau, qui n'est que la suite logique d'un rapprochement politique entre l'ancien ministre de Nicolas Sarkozy et les chasseurs, dont il a par ailleurs fait entrer plusieurs responsables de fédérations au sein de l'assemblée régionale de la région. Lors de l'inauguration, Xavier Bertrand n'a pas manqué de se réjouir :
Cet outil est la preuve de l’apport des chasseurs à la connaissance de la biodiversité.
Source : Fotolia
Anne Trannoy, directrice de la fédération régionale des chasseurs des Hauts-de-France, abonde en ce sens auprès du journal Nord Littoral :
Depuis des années on nous accuse – malgré tous les efforts de comptage – d’orienter nos données pour pratiquer la chasse sur une plus longue période. La machine compte. Scientifiquement. C’est sans commentaire.
Le radar est un modèle de technologie : fonctionnement 24h sur 24, captation du moindre animal volant, même les insectes, jusqu'à une hauteur de 3000 mètres, le tout accompagné d'un logiciel de pointe capable d'analyser et interpréter les images.
Source : Getty Images
Pour autant, cette "merveille" est loin de faire l'unanimité, y compris au sein même des services internes du conseil régional. D'après Médiacités, c'est dans l'analyse des fameuses données que le bât blesse. En effet, elle a été confiée à deux laboratoires extérieurs, du moins sur le papier, à la fédération des chasseurs : en réalité, des "organismes étroitement liés au lobby des fusils".Pour l'un d'entre eux, l’Institut scientifique nord-est Atlantique (ISNEA), les liens sont à peine cachés, car son président d'honneur est Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs (FNC). Quant à son comité scientifique, il est composé de trois membres entièrement à la solde des lobbys de chasse. L'indépendance du projet est pourtant complètement passée à l'as lors des débats, de même que les récriminations des services techniques n'ont pas été écoutées.Au final, le radar a vu le jour, et les chasseurs peuvent se féliciter d'avoir réalisé l'affaire du siècle. Ils n'auront déboursé que 9000 euros. Le reste, à hauteur des fameux 226 000 euros, a été complètement pris en charge par la région.
Willy Schraen, président de la FNC
Bien évidemment, les associations de protection des oiseaux, et en particulierle Groupe ornithologique et naturaliste du Nord-Pas-de-Calais (GON), n'ont pas manqué de dénoncer la manœuvre avant tout politique tout en pointant du doigt les limites de l'objet, aussi performant soit-il, à savoir son incapacité à distinguer les espèces.Des propos étayés par Félix Liechti, responsable du département « Migration des oiseaux » à la Station ornithologique suisse Vogelwarte, qui explique à Médiacités:
On peut faire la différence entre des passereaux et des oiseaux d’eau. Mais la technologie du radar ne donne pas le détail de l’espèce. La fréquence du battement d’aile et la taille de l’animal ne suffisent pas : toute une série d’espèces tombent dans le même ordre de grandeur.
Inauguration d’un radar en Baie de Canche de la fédération régionale de chasse qui mesurera les flux et trajets migratoires des oiseaux. Cet outil est la preuve de l’apport des chasseurs à la connaissance de la #biodiversité !
Matthieu Boos, membre du fameux comité scientifique de l'ISNEA et chef de file du projet, rejette en bloc ces accusations. Le biologiste affirme que le radar est parfaitement capable de distinguer une centaine d'espèces d'oiseaux différentes, tandis queJean-Michel Taccoen,viceprésident de la fédération des chasseurs du Pas-de-Calais, en a profité pour égratigner l'associationGON en la traitant d'incompétente.Aux yeux des organisations, la volonté des chasseurs à participer à une meilleure connaissance de la diversité reste un écran de fumée qui masque leurs vraies motivations : contourner les directives imposées par l'Union Européenne. Willy Schraen, de son côté, assume, dans les colonnes du journalNord Littoral :
Avec ce genre d’outils, si on veut maintenir une population, on sait ce qu’on peut prélever. Si on veut la diminuer un petit peu comme l’oie cendrée qui pose énormément de problèmes sur le flyway [zone de migration] européen, eh bien, avec ça, on peut savoir exactement ce qu’il faut prélever.
Un véritable jeu de ping-pong s'est engagé entre les défenseurs du radar, sûrs de sa fiabilité, et les autres. Dans tous les cas, il semble que la biodiversité attendra.
Chasseurs et politiques : une histoire de petits cadeaux entre "amis"
Alors qu'ils ne représentent qu'une faible partie des électeurs, les chasseurs jouissent pourtant un certain poids politique, au point de pousser certains élus à leur faire régulièrement les yeux doux. Jusque dans les plus hautes sphères de l'État. Emmanuel Macron n'a eu cesse de leur faire des appels du pied, et ce alors qu'il était déjà candidat à la présidence de la République.
Source : FNSEA
Soutien à la chasse à courre, réduction du prix du permis de chasse, augmentation du nombre d'espèces chassables et des quotas... Ses accointances avec les chasseurs ne sont plus à démontrer. D'ailleurs, Thierry Coste, le lobbiyste au cœur de toutes les discussions depuis la démission de Nicolas Hulot et son remplacement par François de Rugy – remplacement salué par les chasseurs –, jubilait au micro de TF1 au sortir d'une réunion avec le président, fin août :
Avec Emmanuel Macron, c'est quand même un service continu.
La stratégie d'Emmanuel Macron est simple : les chasseurs sont un levier pour lui permettre de s'ancrer durablement dans les campagnes. Willy Schraen ne s'y trompe pas :
Sa famille et sa belle-famille sont des gens très chasseurs. Il assume. C’est un président qui n’a pas de permis de chasser, mais qui se rend à Chambord pour assister aux tableaux de chasse. Il s’y sent bien, même avec la boue et le sang des sangliers morts. C’est une bouffée d’oxygène pour nous, les chasseurs.
Entre réel intérêt et opportunisme
Emmanuel Macron n'est pas, et de loin, le premier président à courtiser les chasseurs. Certains ont même partagé l'amour du fusil, à l'image de George Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing. Pour d'autres, les convictions sont passées au second plan face aux enjeux : François Mitterrand, que la pratique horrifiait pourtant, sut saisir l'opportunité des chasses présidentielles en les utilisant pour gagner les faveurs de grands hommes d'affaires ou d'hommes politiques étrangers.La fermeture officielle des chasses présidentielles à Chambord, décrétée par Nicolas Sarkozy – pourtant déjà engagée sous Jacques Chirac – n'a pas empêché pour autant la tenue de chasses désormais plus diplomatiques sous l'égide de Pierre Charon et Jean d'Haussonville, diplomate et toujours directeur, à l'heure actuelle, du domaine national de Chambord.
Source : La Dépêche
En prenant la décision de revenir sur la fermeture des chasses présidentielles, Emmanuel Macron assume parfaitement leur dimension politique et diplomatique et compte s'en servir. La chasse est, entre les mains du président, un outil indéniable aux multiples facettes : conquête de la ruralité via un rapprochement évident et décomplexé avec les associations de chasseurs, et renforcement et élargissement des relations internationales – en particulier avec la Chine.Le candidat Macron n'avait jamais caché sa proximité – politique à défaut d'être idéologique – avec les chasseurs. Aujourd'hui, le président Macron, armé de ce soutien, entend bien s'implanter durablement à la campagne et capter des électeurs, qui, pour beaucoup, restent séduits par le Rassemblement National de Marine Le Pen.
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